Justine Mérieau
ÉCRIVAIN, ROMANCIÈRE ET NOUVELLISTE
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Mercredi 23 Octobre 2019
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Berthe et Rebecca ou deux Nantaises des années 80
Roman 182 pages (2008)
Editions Orphie

 





Interview en audio

Radio Alternantes (24:39)

Articles de presse


 
Rebecca est une belle femme libérée. Mais juive, elle a connu enfant les camps de concentration, la perte des siens, la difficulté d’en parler au retour, l’exclusion et l’antisémitisme.
Berthe est une jeune fille qui n'a pas vraiment d'attrait physique et qui se trouve laide. Elle supporte très mal le rejet et le regard souvent indifférent des autres.

Et pourtant, ces deux Nantaises des années 1980 – parce qu’elles vivent chacune leur différence – se sentent proches, et leur amitié sera déterminante dans leur évolution et leurs choix.

L'auteur a su trouver les mots justes pour décrire les sentiments des deux femmes, qui ont plusieurs points communs, dont celui de la littérature.

Ce roman permet au lecteur de découvrir la ville de Nantes, où se situe une grande partie de l'existence de Berthe et Rebecca ; ce, jusqu’au moment où surviennent certains faits qui vont changer leur destin…

Justine Mérieau, en choisissant Nantes pour cadre d’une grande partie de son action, privilégie ses propres racines : elle qui vit de nouveau à La Réunion, après quelques années passées à Mayotte, soit depuis vingt ans hors métropole, n’a pas oublié les rues, les cafés, les odeurs de sa ville… Une atmosphère qu’elle a su retrouver au plus profond d’elle-même. Elle trace l'histoire d'une plume rapide, et ses récits ne peuvent laisser indifférent : c’est pourquoi le lecteur se sentira proche de ses deux héroïnes et les aimera. 

Il ne faut pas manquer le quatrième livre de cet écrivain, qui vous fait redécouvrir une page de l’Histoire de France – la seconde guerre mondiale – aux conséquences douloureuses.

Mais le roman pose aussi différentes questions : comment survivre, en étant physiquement différent des critères véhiculés par la mode du moment ? Pourquoi le nazisme avait-il pu s'installer en Allemagne sous Hitler ? Pourquoi – et depuis quand – l'antisémitisme existe-t-il et peut-il encore perdurer ?

Et des questions posées, il y en a bien d'autres tout au long du livre…
 

Extrait

Avertissement au lecteur :
cet extrait a été tiré du manuscrit et non du livre ;
il pourra donc se faire qu'on y rencontre quelques erreurs grammaticales ou autres

Chapitre I

 Entièrement nue devant sa psyché, Berthe s’y regardait sans aucune complaisance, avec un regard chargé d’aversion et de haine. Et un énorme découragement l’envahissait à nouveau, où se mêlaient colère et chagrin. Pourtant, à l’approche du printemps de cette année 1985, elle aurait tellement souhaité se plaire un peu, à défaut de se trouver belle… Malheureusement, quelle que soit la partie de son corps sur laquelle ses yeux se posaient, celle-ci ne lui inspirait à chaque fois qu’une indicible horreur ; ce qui accentuait encore davantage son désespoir. Le désespoir de toujours n’apercevoir dans son miroir, qu’un reflet qu’elle jugeait laid.

 Parce qu’elle trouvait laid tout en bloc ! Sans accorder la moindre grâce à l’ensemble de sa personne, qu’elle observait froidement, avec une sévérité implacable, dénuée de la moindre indulgence.

 Ainsi, haineux et désespéré, son regard l’inspectait-il des pieds à la tête, de façon critique et exagérée. Car, dans cet état d’esprit, elle amplifiait bien sûr tout… Et se voyait avec des mollets trop forts et trop musclés, des cuisses trop courtes et trop grosses, un ventre trop rebondi et flasque, des hanches trop larges et plantureuses, des fesses trop volumineuses et molles… et pour finir, avec des seins trop lourds et gonflés, tels deux énormes ballons arrogants qu’elle eût aimé pouvoir crever…

 Son regard s’arrêta sur ses seins et y demeura figé, malgré la consternation qu’elle en ressentait. Elle n’osait remonter vers son visage, tant elle en avait d’appréhension. Elle s’y décida d’un coup par bravade et se contempla bien en face. Son front était toujours aussi désespérément bas… Ses yeux, aussi insignifiants, minuscules, d’un marron fade et sans éclat… Ses joues, aux pommettes un peu hautes et saillantes, aussi énormes… Son menton, aussi épais et légèrement fuyant, sa bouche, aussi petite et mince… Quant à ses cheveux, ils pendaient sans grâce en mèches ternes et raides, encadrant de leur brun falot son visage morne, austère et sans vie apparente.

 Berthe avait maintenant tout examiné. Tout… sauf son nez… Mais c’était volontaire, parce que celui-ci, depuis toujours, lui posait son plus gros problème. D’autant mieux que justement, son nez était grand et gros… D’une longueur qu’elle jugeait excessive et peu
commune, avec des narines trop épaisses à son gré. Et si son visage était, somme toute, assez anodin, disons, « passe-partout », il est vrai que son nez, quant à lui, avait du caractère et brillait par son originalité… Une originalité dont Berthe se serait, on s’en doute, bien passée ! Relevant les yeux vers lui, elle osa enfin le regarder. Ses prunelles, comme à chaque fois, s’emplirent aussitôt de larmes devant cette chose lui paraissant incongrue, immonde et outrancière; un appendice qui l’empêchait de passer inaperçue, elle qui aurait voulu être transparente… Durant son examen, la jeune fille devenait de plus en plus sombre et désespérée. Il en allait toujours ainsi, lorsqu’il lui prenait de se contempler longuement dans une glace. Aussi préférait-elle en général s’en abstenir, sachant qu’elle continuerait à être déçue de ne jamais pouvoir découvrir d’elle quelque chose qu’elle aimerait. Dans son cas, se disait-elle avec tristesse et amertume, il valait mieux ignorer son image, essayer de ne plus y penser pour ne pas en souffrir davantage. Sinon, cela devenait pire à chaque fois, elle le savait ; parce qu’alors, elle en arrivait à ne plus éprouver qu’un profond dégoût de sa personne physique… Un rejet total. Et elle finissait par se détester carrément, par ne plus pouvoir se supporter du tout ; déjà qu’elle avait assez de mal à se supporter chaque jour sans cela… Elle y parvenait d’ailleurs à peine. Elle aurait voulu oublier jusqu’à son existence.

*

 Epuisée, lasse, démoralisée, Berthe se laissa choir sur son lit, corps sans joie, dont l’esprit remuait les plus noires pensées. Elle songeait aux jeunes filles de son âge, et surtout, à son amie Rebecca, qui sortaient, s’amusaient, tandis qu’elle, timorée, complexée par son physique ingrat, préférait se terrer chez elle…

 Pourtant, malgré qu’elle ne fût pas belle, du moins, pour répondre aux critères de beauté actuels, elle n’était cependant pas aussi laide qu’elle le pensait. C’est d’ailleurs ce que Rebecca lui avait assuré maintes fois… Et il était vrai que bien qu’elle eût un visage sans réelle beauté, parce que dépourvu de cette grâce et de ce charme indéniables qui attirent forcément le faisant reconnaître comme tel, il émanait toutefois de celui-ci une certaine spiritualité mêlée de distinction. Et puis, du haut de son un mètre soixante-treize, elle avait tout de même une certaine allure… Mais elle l’ignorait.

 Berthe, ainsi qu’on l’aura compris, ne parvenait jamais à se trouver le moindre attrait. Puisque d’office, elle exagérait de façon excessive ce qui concernait son apparence, tant elle l’exécrait… Et, comme depuis longtemps elle ne se voyait qu’avec des yeux déformants, elle n’arrivait pas plus pour autant à croire aux affirmations de Rebecca. Elle pensait seulement que son amie, par gentillesse ou commisération, préférait invoquer de pieux mensonges ; elle en était à présent persuadée et ne pouvait plus en démordre.

 Et pourtant, ainsi qu’elle se le rappelait souvent, comme pour mieux se conforter dans ses néfastes idées, n’avait-elle pas essayé, lorsqu’elle avait vingt ans, de faire partie d’un petit groupe d’amis connus à son travail ?... Elle venait alors tout juste d’entrer comme vendeuse, au rayon des bijoux fantaisie du Prisunic, rue Lafayette à Nantes. Nantes, sa ville, où elle était née il y avait maintenant vingt-cinq ans…

Hélas, cette unique tentative s’avéra être un échec total. Surtout lorsqu’elle déclina son nom… Parce qu’en plus de son physique ingrat et de son prénom, qui, à lui seul, prêtait déjà à rire, elle avait aussi un nom effroyable, qui aurait desservi la plus belle des femmes. Elle s’appelait « Boudineau »… Berthe Boudineau !

 Du reste, à ce sujet, elle avait un jour demandé à sa grand-mère, avec qui elle vivait alors, pourquoi on l’avait prénommée ainsi. Celle-ci lui avait répondu que si sa mère lui avait donné ce prénom, c’était en souvenir de Berthe D., sa meilleure amie, morte très jeune d’une leucémie ; pendant sa maladie, elle lui avait promis, le jour où elle aurait un enfant, de l’appeler comme elle si c’était une fille… Ayant appris cela, Berthe devint encore plus déprimée : porter un vilain prénom est une chose, mais quand c’est également celui d’une morte… 

 Donc, dans cette bande de copains, non seulement elle ne plaisait à aucun garçon, – ce qui ne l’étonnait pas, habituée depuis longtemps à ce qu’on la trouvât laide – mais encore, tous, plus ou moins, se moquaient d’elle. D’abord discrètement, derrière son dos, puis, par la suite, carrément devant elle. Ainsi, l’appelait-on alors « Berthe au grand nez », ou « B.B. », (en 1985, on se souvenait toujours de Brigitte Bardot) ou « Boudinette », ou « boudin », ou encore, « Boudinette, le boudin boudiné »… Certains garçons poussaient même l’indélicatesse jusqu’à l’appeler « la grosse Bertha »… Ce qui la rendit furieuse lorsqu’elle apprit que c’était le surnom donné aux canons lourds allemands qui, à plus de cent kilomètres, tirèrent sur Paris en 1918 ; ce surnom fut donné aux canons parce que la fille de l’industriel allemand Krupp qui les fabriquait se prénommait Bertha…  Tous ces quolibets, ces sobriquets, en rajoutant au chagrin qu’avait Berthe de n’être ni jolie ni véritablement plaisante, avaient accru ses complexes et accentué sa timidité, qui devenait maladive. Suite à cette mésaventure, au lieu d’en prendre son parti, chose au-dessus de ses forces, puisque c’était vrai, qu’elle l’admettait et en avait honte, elle avait préféré fuir un monde qui l’accueillait si mal et dans lequel elle ne trouvait pas sa place. Toutefois, heureusement, parmi ses anciens amis, – « amis », si l’on peut dire, puisqu’ils ne le furent pas – se trouvait une jeune femme, qui, à l’encontre du reste de la bande, s’intéressa cependant à elle, négligeant l’opinion des autres ; d’instinct, elle défendait Berthe à chaque fois, la protégeant en quelque sorte lorsqu’il y avait lieu. Et par le fait, celle-ci devint très vite sa meilleure amie ; sa seule vraie et unique amie… Il était temps : de plus en plus introvertie, Berthe était en train de devenir complètement schizoïde.